dimanche 6 mars 2011

Un "dîner de nègres worldwide".

L'Espagne d'aujourd'hui n'a jamais réussi à digérer entièrement son passé penaud. Le conflit du devoir de mémoire historique suscite toujours la polémique, tant dans la bouche des ibériques -qui se voulaient pourtant tous unis sous « la roja » après leur victoire lors de cette dernière Coupe du Monde au rythme lambin- qu'à la une des journaux nationaux. Urbi et orbi dans la capitale, il n'est pas étrange d'assister à des débats incommodants, ou d'écouter des commentaires saugrenus, bourrés de mots déplacés, notamment lors des situations où une bonne partie des conditions urbaines causantes du stress se réunissent, dans les transports en commun par exemple...

La scène décrite ci-dessous ne représente pas seulement l'une des faces dissimulées de la réalité sociale espagnole, mais aussi l'image générale de ce que certains gouvernements des puissances économiques actuelles ont réussi à faire avec leurs propres citoyens, les plonger dans l'aveuglement et dans l'ignorance volontaire, soit une condamnation directe à la perte de tout sens d'humanité...



Le métro s'arrête, quelques dizaines de personnes attendent sur le quai, à l'intérieur les individus se remuent puis s'agitent pour laisser en descendre certains à leur arrêt. Seulement trois individus quittent la voiture, elle est toujours beaucoup trop bondée. La dizaine d'individus s'affole, ils se bousculent, certains parviennent à y rentrer, les autres, les visages en plein désespoir comme si c'était le dernier métro qu'ils pourraient jamais prendre, ils essayent de faire reculer les gens à l'intérieur, les poussent, les bousculent, comme si les parois du métro allaient subitement s'élargir. Hélas, elles ne s'élargissent pas d'un centimètre. Le signal sonore déclenche des hurlements, qui deviennent instantanément sourds après la fermeture des portes, et les nouveaux passagers de la chaleureuse voiture observent les autres, restés sur le quai, avec un petit air narquois d'autosatisfaction.

La voiture entière semble laisser échapper un soupire de soulagement, mais le calme est vite interrompu par un cri qui annonce un drame scandaleux. Une jeune demoiselle à perdu son Ipod. Elle se retourne immédiatement vers la personne qui se trouve devant elle, un petit homme à la peau foncée d'une cinquantaine d'années, corpulent et aux mains terreuses, peut être un homme de chantier. Elle lui demande de lui rendre son précieux bien, l'homme, déconcerté, essaye de parler avec elle, la fille vocifère, un homme au fond de la voiture s'exite, il crie, il demande à ce que le petit homme soit fouillé. Le petit homme vide ses poches sous la pression des yeux étrangers et les trésors recueillis par ses mains sont quelques pièces, un petit portefeuille en cuir usé, une boîte de chewing-gums vraisemblablement vide et un petit portable... La fille décide d'appeler la sécurité pendant que l'homme au fond de la voiture continue de s'exalter, de monologuer à propos des ''gens qui viennent des quatre coins du monde dans le pays et le transforment en une « merienda de negros »''... Le métro s'arrête peut après la prononciation de ces mots et un bref silence envahit la voiture, la fille et le petit homme descendent tous les deux et se dirigent vers le personnel de sécurité pour effectuer la nouvelle fouille. Silencieux, les gens se retournent vers l'homme qui a prononcé ladite expression polémique.

L'expression se traduit littéralement par un « goûter de nègres » et s'utilise pour décrire une situation désorganisée, chaotique. Or, ici le contexte en semble dépassé. Avant que quelqu'un puisse dire quoi que ce soit, l'homme essaye rapidement et maladroitement de se justifier, il rougit et balbutie qu'il n'est surtout pas raciste, qu'il s'agissait seulement d'une expression.
Compatissance, sympathie ou moquerie, il n'empêche que nombreux d'entre eux lui sourient, lui disent qu'il ne doit pas s'en faire, que c'est « normal », et entament donc une plaisante conversation avec cet homme qui se montre désormais charmant...



La situation a été surprenante. La gêne de l'homme a été intéressante. La réaction des gens autour a été pour le moins étonnante. Mais il serait peut être tout aussi intéressant de se demander si cette même expression aurait pu être employée par ceux qui se trouvent de l'autre côté du décor et dans un contexte un tantinet plus malséant. Afin de comprendre cela il faut citer quelques faits qui n'ont malencontreusement jamais fait la une.



Imaginez une histoire complètement étrangère aux normes stipulées par nos droits du travail nationaux, l'histoire invraisemblable de deux individus qui signent des contrats de travail à travers lesquels ils s'engagent à partir en Irak en tant qu'agents de sécurité, qui quittent leurs pays et leurs familles car on leur a promis de gagner 2700$ mensuels (soit 1930€), et qui se retrouvent en plein milieu de la zone de combat, qui prennent la même place que les autres soldats ordinaires, qui découvrent qu'ils ne seront rémunérés que par le très modeste salaire de 1000$ mensuels (soit 714€), et qui sont menacés de boire de l'eau stagnante, infestée de substances insalubres, s'ils refusent d'exécuter à la lettre la totalité des ordres qui leur sont donnés, des ordres dont pas la moindre trace n'apparaît stipulée dans leurs contrats respectifs.

Invraisemblable, illégal, immoral, mais réel, c'est l'histoire d'un ex-lieutenant et d'un ex-maréchal de l'armée colombienne, rapportée par Hernando Salazar, journaliste pour la BBC, et dont les faits sont niés par Gonzalo Guevara, le gérent de l'agence colombienne ID System qui a recruté lesdits « agents de sécurité », et qui obéit à son tour aux ordres de Blackwater -connue depuis le 13 février 2009 sous le nom de Xe-, cette fameuse entreprise militaire privée étasunienne chargée par le Pentagone de recruter du personnel de sécurité -le 90% de ses bénéfices sont issus de ses contrats avec le gouvernement étasunien- et dont des nombreuses irrégularités concernant les contrats des « nouveaux employés », ainsi que des nombreux massacres de civils, lui ont été attribués.

Ce système d'enchaînement des contrats prend la forme d'une espèce de jeu du « téléphone arabe », où les participants s'amusent à rédiger des nouveaux contrats à travers lesquels ils vont pouvoir faire de plus en plus d'économies, en employant de plus en plus de personnel qui est de moins en moins payé, et où ceux qui s'amusent le moins sont ceux qui reçoivent le tout dernier message, celui où ils apprennent qu'ils deviennent des « soldats privés » pour des sommes qui ne dépassent jamais les 1000$ mensuels. Le Pentagone en tant que matrice, commande des « agents de sécurité » à des entreprises de recrutement privées, telles que Blackwater, qui à leur tour commandent ledit personnel à d'autres entreprises dont le siège peut se trouver dans le pays des recrutés, comme c'est le cas d'ID System, ou alors demeurer inconnu rendant ainsi plus simple la commission de l'escroquerie.

Ce système suppose l'apparition de maintes lacunes juridiques concernant les responsabilités des « soldats privés », des agences de recrutement qui s'enchaînent, et des États qui les engagent. L'« agent de sécurité », dans le meilleur des cas, signe son contrat numéro 1 avec une entreprise inscrite dans son propre pays, son contrat est donc régi par sa propre loi nationale. Or, cette entreprise de recrutement nationale signe un contrat avec une autre entreprise de recrutement étrangère, étasunienne ou autre, le contrat numéro 2 est donc régi par les lois privées internationales, et cette entreprise de recrutement étrangère signe un contrat avec un Etat belligérant, le contrat numéro 3 est donc régi par des lois étatiques... Sur le terrain, les agents privés hispaniques sont obligés de porter les mêmes mitrailleuses, de participer aux mêmes « interrogatoires », et d'affronter les mêmes périls que les soldats étatiques, désormais aucune de leurs fonctions ne correspond avec celles stipulées par le contrat numéro 1.

José Luis Gómez Prado, le Président-Rapporteur du Groupe de Travail de l'ONU sur l'utilisation des mercenaires, explique à ce propos, dans un entretien accordé à Radio Nederland, qu'une fois arrivés à Bagdad aucune procédure légale des pays d'origine des nouveaux recrues n'est suivie, désormais ils obéissent « de facto » aux ordres prévus par le contrat étatique numéro 3 dont ils ne sont pas directement parties. Et puisque ce contrat numéro 3 n'est pas soumis à la législation des pays d'origine des recrues, ces derniers ne comptent avec aucun moyen nécessaire pour exiger en justice aux « nouveaux pouvoirs hiérarchiques » le respect des contrats numéro 1.

Or, si bien ces nouveaux recrues, hispaniques, étasuniens ou autres, obéissent « de facto » aux mêmes ordres que suivent les militaires d'Etat, ils ne sont pas pour autant soumis aux mêmes obligations « de jure ». Et s'ils n'ont pas les mêmes obligations militaires juridiques, alors ils ne sont pas soumis aux mêmes responsabilités en matière d'« incidents de guerre ». En conséquence, comme le dit Bruce Jones, Directeur de Recherche à la Brookings Institution sur les questions de Sécurité Internationale, « les crimes et les accidents qu'ils commettent pendant leur service restent dans une zone grise ». Le 16 septembre 2007, 17 civils irakiens avaient été massacrés par les forces privées de Blackwater, les responsables, de nationalité étasunienne, s'étaient ensuite vu offrir l'immunité par des enquêteurs du Département d'Etat étasunien, ils ont pu ainsi refuser de donner leurs témoignages au FBI qui enquêtait sur les circonstances du massacre afin de les juger... Et voilà comment sont créés des obstacles étatiques à l'avancée des recherches sur les crimes de guerre actuels.

Les vides et les obstacles juridiques ne sont pas seulement creusés lors des signatures des contrats, ils sont également fabriqués de toute pièce par les États, complices des Sociétés Militaires Privées (SMP), complices de la privatisation de la guerre.

Quant au choix des hispaniques en tant que mercenaires privés, plusieurs facteurs de divers ordres favorisent un certain penchant des SMP à l'égard des individus originaires de la région latino-américaine.
Premièrement, il s'agit un facteur d'ordre économique. Qui dit privatisation de la guerre dit capitalisation de la guerre, et qui dit capitalisation de la guerre dit exploitation du nouveau « lumpenproletariat militaire ». Ce constat étant formulé il est logique de considérer que les SPM préfèrent payer 1000$ mensuels à un Péruvien, qu'un salaire de 140 000$ en huit mois -soit 17 500$ mensuels-, tel que celui révélé par Joshua Casteel dans le documentaire « Iraq For sale, The War Profiteers » de Robert Greenwald, à un interrogateur militaire étasunien de la prison d'Abu Ghraib. Qui plus est, en cas de mort du recrue hispanique, la somme de l'assurance vie devant être versée aux familles du défunt est à des prix soldées imbattables, tout peut donc disparaître.

Deuxièmement, comme l'explique Anna Gilmour, éditeur de l'agence d'information Jane's Country Risk, si les SPM préfèrent les recrues latino-américains c'est à cause de leur grande capacité militaire due aux formations « anti-guerrila» qu'ils ont suivi dans leurs pays respectifs et qui est souvent impartie par des militaires étasuniens... Des faits qui sont confirmés par les ex-militaires colombiens susdits, ils avaient effectivement suivi leur entraînement dans le terrain de tir de l'académie militaire de San Jorge, située au nord de Bogota, louée aux militaires étasuniens pour l'entraînement des nouvelles troupes privées.

Mais les États Unis n'ont pas été les seuls à accomplir cette tâche hétéroclite mêlant escroquerie, exploitation, guerre et racisme -il est en effet assez étrange que ces individus hispaniques ayant reçu un cours de préparation militaire pendant un mois se retrouvent au front, dans le premier périmètre de sécurité, à servir de bouclier humain à des soldats de profession qui ont suivi des formations militaires pendant des années. Sous le gouvernement de José Maria Aznar -politicien membre du Parti Populaire espagnol, qui a par ailleurs appuyé et soutenu George Walker Bush en 2002 lors du coup d'Etat contre le président vénézuélien Hugo Frías Chávez-, et comme le démontre Silvia Pisani, journaliste argentine du journal La Nación, plusieurs centaines d'Argentins et d'Uruguayens ont signé des contrats à durée déterminée de deux ans avec le Ministère de la Défense espagnol pour partir combattre aux côtés des soldats espagnols et recevoir la somme mensuelle de 444€... Cela veut dire qu'en France, un individu avec un filet sur la tête qui plonge des frites dans de l'huile bouillante dans un « fastfood » gagne 67% de plus qu'un individu qui va combattre à l'étranger pour des intérêts qui ne sont pas les siens et bénéficie en plus d'une excellente garantie vitale car il peut être certain à 100% qu'il ne mourra pas par balle devant ses frites.

Le chiffre des soldats privés hispaniques qui opèrent en Irak s'élève à plus de 50 000 individus d'après les estimations de José Luís Gómez Prado, ce qui ferait d'eux la deuxième force militaire la plus importante après celle des États Unis...

Mais alors que faire? Que peuvent faire les Etats pour contrôler la sortie de leurs ressortissants en tant que mercenaires privés?

La première étape aurait pu être l'adoption de la Convention internationale contre le recrutement, l'utilisation, le financement et l'instruction des mercenaires, du 4 décembre 1989. La France, pays membre de cette convention a ainsi décidé de franchir le pas suivant en 2003 lorsqu'elle a criminalisé lesdites activités concernant les mercenaires à travers les articles 436-1 et suivants du Code Pénal. Or, la capitalisation excessive de nos sociétés actuelles a permis de contourner des telles pénalisations en faisant évoluer le langage même se référant à ces « soldats privés ».

Lorsque cette convention a été adoptée il surtout était question d'individus qui s'engageait d'une façon plus ou moins volontaire et aventurière et qui signaient des accords avec les pouvoirs publics des États qui en avaient besoin. Il n'existait pas alors d'entreprises privées chargées d'organiser des « castings de guerre » dans des pays du tiers monde. Et c'est à cela que fait explicitement référence le texte de la convention, ainsi que les textes pénaux adoptés ultérieurement par les pays qui ont tenté de pousser plus loin cette régulation. La définition du terme « mercenaire » a donc été limitée à un cadre étatique précis, lors d'un contexte international précis qui n'est logiquement plus le même que celui de nos jours. Le terme « mercenaire » est désormais devenu juridiquement anachronique car la privatisation de la guerre a permis de faire de ces individus des simples « contractants » privés. Et tel que l'explique l'ex-députée hondurienne du parti de l'Unification Démocratique, Silvia Ayala, il faudrait que cette convention soit réadaptée au nouveau contexte de privatisation de la guerre actuel, ou alors qu'une nouvelle convention internationale soit adoptée, capable de répondre à ce nouveau marché humain de la guerre.

Dans l'absolu cette capitalisation de la guerre aura permis de briser l'un des éléments fondamentaux et constitutifs des véritables Etats-Nations, à savoir le monopole de l'utilisation de la force. « Dollariser » des armes et des hommes cela engendre des conséquences qui dépassent le simple cadre des « accidents » ou des « incidents » de guerre, et nombreux ont été les scandales criminels commis vis à vis de et par ces nouvelles armées privées, composées de gens venus des quatre coins du monde, et révélés entre autres par le polémique site d'information Wikileaks, dont la position a étrangement été jugée nonchalante par Washington.


Ces révélations outrageantes ont mené des individus tels que Gaspar Llamazares, le député national espagnol du parti Izquierda Unida (Gauche Unifiée), au prônage de l'ouverture d'un nouveau débat international visant à engager, au sein des tribunaux internationaux, la responsabilité non seulement politique mais aussi pénale des personnes ayant soutenu la guerre en Irak et toutes les violations des droits fondamentaux qui sont venues avec.

Fidel Castro s'exprimait lors d'une Assemblée du Conseil Latino-américain des Sciences Sociales, à propos de l'ex-chef du gouvernement espagnol, José María Aznar, et de la « tournée » que ce dernier a réalisé en Amérique Latine pour trouver du nouveau personnel militaire, en le comparant à « La Célestine », ce personnage controversé de l'oeuvre de l'auteur espagnol Fernando de Rojas, caractérisé par son pouvoir de manipulation à travers lequel il réussissait à faire commettre des actions immorales à des tiers... La comparaison n'aurait pas pu être mieux trouvée.

Au final et après réflexion, ne serait-ce pas quelqu'un d'autre qui est allé monter une « merienda de negros » dans l'hémisphère sud? 

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